2006 : L'enchantement romanesque
Il y a deux ans déjà que nous avions annoncé que le thème des rencontres littéraires 2006 serait la querelle des anciens et des modernes, c'est-à-dire ce questionnement autour de la modernité. Et nous y étions d'autant plus sensibles que cette opposition recoupait assez précisément le clivage entre la ville et la campagne, ce qui pouvait se résumer ainsi : à la ville la modernité, le progrès, les lumières (le socialisme, c'est la ville disait Mitterrand), à la campagne la réaction, le conservatisme, la terre ne ment pas etc…
Sauf que cet espace qui se construit sous nos yeux, que les géographes faute de mieux appellent le « tiers-espace », sorte d'hybride entre la ville et la campagne, invente un entre-deux qui demande à moduler ces affirmations héritées massivement du 19è siècle. « Et si les anciens avaient raison et si les modernes n'avaient pas de talent » notait Barthes dans son journal en 1978. Récemment l'actualité ayant placé cette querelle des modernes au centre de la réflexion publique, nous avons préféré renoncer à notre thème. Le nouvel agora des media a son os à ronger. Inutile d'être redondant. Mais en poussant plus loin la réflexion, laquelle s'est développée à la lecture de romans remarquables parus récemment, comme La Théorie des nuages de Stéphane Audeguy ou l'époustouflant Waltenberg de Heddi Kaddour, il apparaît que ce crépuscule de la pensée profite à un renouveau de la fiction romanesque. Comme si la désillusion politique et idéologique, la perte de foi dans la notion même de progrès, comme si cette question de la faillite de la modernité ouvrait un espace à la rêverie. La rêverie est inefficace, elle ne prétend pas que demain sera mieux, et qu'en ouvrant à nouveau les yeux le monde sera différent. Au lieu que la croyance en un changement possible du monde oblige à travailler à cette réalisation probable des aspirations à une vie meilleure. Tout détour par la rêverie est considéré dès lors comme une perte de temps et d'énergie qui détourne du but à atteindre. Toute l'attention et l'action étant dirigés vers cet objectif sacré, on comprend que la rêverie et son avatar littéraire, le romanesque, aient été considérés comme réactionnaire, accusés de détourner les masses de leur lutte finale. Aujourd'hui où ils sont peu nombreux à penser que demain se lèvera aux accents d'un chant glorieux, où à part quelques incorrigibles scientistes nous savons que nous courrons écologiquement à la catastrophe, où le rêve d'une humanité unie (le rêve qui n'est pas la rêverie – le rêve est un moteur efficace – I have a dream, disait le pasteur) se replie aux dimensions du communautarisme et du régionalisme, aujourd'hui où nous n'attendons plus rien de bon, nous assistons à l'éclosion d'un renouveau romanesque de grande qualité, débarrassé des clichés idéologiques, libre d'inventer et d'associer, et dont la déambulation poétique est bien plus éclairante pour nos vies que les discours vidés de substance des imprécateurs de la pensée. Cet enchantement romanesque, cette confrontation de la fiction avec le monde réel, constitueront le fil rouge des nouvelles rencontres littéraires. Jean Rouaud et Philippe Dossal Mercredi 20 Décembre 2006
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